A l’heure ou tous les libanais se félicitent d’avoir enfin un gouvernement d’union nationale et ou les alliés internationaux des différentes factions feignent d’y voir une marque de démocratie, les leaders politiques et religieux du pays réaffirment leur mépris pour la démocratie et leur attachement a la clanocratie. De fait, comme toujours, au terme de négociations serrées, chaque clan a obtenu sa part de gâteau dans le partage des postes ministériels. (L’analogie avec les négociations des tribus pakistanaises avec l’Etat central mériterait d’être approfondie). Mais surtout, il est notable que la proposition de Nabih Berry, Président du Parlement et leader du mouvement AMAL, de création d’une commission chargée de réfléchir sur l'abolition du confessionnalisme politique au Liban, ait fait réagir tous ceux qui craignent de perdre leur pouvoir ou qui défendent celui de leurs amis. Ainsi, au lieu d’accepter la discussion (en commission parlementaire) sur ce sujet sensible comme le préconiserait un véritable état d’esprit démocratique, le Président de la République, le Patriarche et le Mufti de la République l’ont aussitôt fustigée…. Ce faisant, chacun sort de son rôle… Le premier (le Président Sleimane), prônant l’immobilisme absolu, a feint de ne pas entendre l’appel au débat en rappelant que pour lui, une déconfessionnalisation politique doit respecter le principe de la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement… Le second (le patriarche Sfeir), tout aussi lâche, ne cesse de répéter que l'abandon des règles communautaristes dans la vie politique dépend d'un changement des mentalités et de l'apparition d'une culture politique nationale non confessionnelle (auxquels évidemment il ne veut pas contribuer). Le cheikh Mohammad Rachid Kabbani (Mufti) a alors eu beau jeu de leur emboiter le pas (L’Orient Le Jour, 5-12-2009).
Le pire, c’est que Nabih BERRY est bien seul sur la base de son audacieuse proposition car même ses alliés du « 8 Mars » (Courant Patriotique Libre et Hezbollah) le mettent en porte-à-faux par leurs actes symboliques. Est-ce, en effet, un hasard si au même moment, le General Aoun qui se voulait autrefois apôtre de la laïcité au Liban, rend selon ses dires « une visite historique » au patriarche Sfeir comme pour se faire adouber ? Quand au Hezbollah dont on se doute bien qu’il adhère aux principes confessionalistes, on peut relire la production de sa nouvelle charte politique qui exprime son ancrage dans la vie politique libanaise et son engagement à respecter les principes qui la régissent aujourd’hui, comme un blanc-seing donné aux autres composantes confessionalistes du pays. Nabih BERRY serait-il le seul à interroger le communautarisme au Liban ? Quel paradoxe pour ce pays dans lequel presque tout le monde convient que le confessionnalisme est la cause-racine de tous les maux ! Quel paradoxe qu’il ne soit possible d’espérer que cela change alors même que le leader du mouvement Amal (espoir) y exhortait au prix de contradictions certaines par rapport à ses positions ou à ses actions passées (nul n’oublie, en effet, les engagements confessionnalistes des milices d’AMAL au cours des années de guerre civile, ni le fait qu’au motif du confessionnalisme et de son grand sens politique, Nabih Berry a pu bénéficier de son poste de Président du parlement et favoriser tant et tant de membres de sa « communauté » en quête de postes dans les sphères ou s’appliquent les quotas...) ! Ceci dit, nul doute, ce qui prouve sa subtilité politique, que l’homme ait pu évoluer et qu’une affirmation déconfessionnalisée puisse constituer une stratégie de différenciation crédible pour son mouvement vis-à-vis du Hezbollah avec qui il est en concurrence. En outre, en proposant une commission de travail sur la question, il est fidele à Moussa Sadr (fondateur du mouvement Amal) sur la forme (la réflexion et le dialogue) comme sur le fond (l’utopie de Moussa Sadr de faire parvenir le Liban au stade d’Etat des croyants dans lequel l’affirmation communautaire ne serait plus nécessaire…)
Finalement, bien que situés au cœur d’un Moyen-Orient incertain, et sauf à redonner vie à l’utopie de Moussa Sadr (vecteur d’espérance comme toutes les utopies) ou à en créer une autre (ce qui de notre point de vue, compte tenu de la paresse des libanais et de leurs leaders, s’avère peu vraisemblable), les libanais ont une certitude depuis plus de trente ans : leur vie politique et ses méfaits ne changeront jamais… Ils en sont toutefois responsables et ne peuvent (comme ils le font trop souvent) accuser les ingérences extérieures… Vive la clanocratie…